Marathons d'écriture

01 décembre 2009

Marathon de la nuit du 15 au 16 novembre 2009

Je ne sais pas exactement pourquoi, mais la première phrase qui m'est venue et que je me suis empressée d'effacer était la suivante : "Plus jeune, je croyais dur comme fer que se suicider est l'acte le plus égoïste qui soit".
Je me suis dit que je n'allais tout de même pas démarrer ce marathon avec une phrase pareille… Je me souviens du dernier marathon, c'était en mai, j'avais déjà flirté avec la mort, l'ennui, mon séjour en clinique psychiatrique… Y'a plus drôle. Je suis plus drôle. Mais quand même. C'est cela qui m'est venu en premier. Alors j'ai changé d'avis…
Plus jeune, je croyais dur comme fer que se suicider est l'acte le plus égoïste qui soit.
J'avais seize ans, je venais de perdre mon grand-père. Je me disais que la vie était vraiment cruelle. Que je n'avais même pas eu le temps de le connaître, vraiment…
Mon grand-père, pour moi, c'était Nonno. Un immigré italien. De lui je me souviens de sa place près de la fenêtre. C'est là qu'il regardait passer le temps. C'est là qu'il a vu passer le cortège funéraire de la Nonna… maman avait pourtant demandé au conducteur du corbillard de faire un détour, mais il a dû oublier. J'étais dans la voiture, nous suivions lentement le véhicule chargé de fleurs, j'ai vu que nous prenions à droite quand nous n'aurions pas dû tourner, j'ai compris ce qui allait se passer. J'aurais voulu fermer les yeux. Mais j'ai regardé.
Et j'ai vu le visage de Nonno, derrière la fenêtre de leur maison.
Il est mort peu de temps après. Et c'est sans doute mieux ainsi. Sa vie n'avait plus de sens, sans la Nonna…
J'avais seize ans, je venais de perdre mon grand-père. Je séchais les cours, j'allais boire des cafés au Royal, fumer des clopes en cachette, lire, lire, et encore lire…
Il y avait avec moi un petit bonhomme, je ne me souviens même plus de son nom. Petit bonhomme, je l'ai toujours nommé ainsi. Un jour que je revenais de mon troquet, le fameux Royal (qui n'avait d'ailleurs de royal que le nom vu qu'il était situé en plein milieu de la zone HLM) j'ai aperçu le petit bonhomme au loin. Il avait l'air assis, devant l'entrée d'un immeuble. Je me suis approchée. Je l'ai trouvé en sang, il venait de s'ouvrir les veines. J'ai parlé, j'ai dit des mots dont je ne me souviens plus, lui il écoutait et il pleurait, il avait encore la lame dans la main et il voulait se trancher la gorge parce que ça n'allait pas assez vite.
J'avais seize ans et je n'avais pas peur. La mort n'existait pas vraiment. Il allait vivre. Je ne sais pas comment je pouvais penser tout cela alors que je venais de perdre mon grand-père mais c'était formulé comme ça dans ma tête… J'ai pris le petit bonhomme dans mes bras, et je l'ai serré. Il a lâché le couteau. Je l'ai emmené jusqu'à la pharmacie.
Il était vivant. Il l'est resté.

Plus jeune, je croyais dur comme fer que se suicider est l'acte le plus égoïste qui soit.
J'ai repensé ensuite, souvent, au petit bonhomme et à son acte désespéré.
Je me suis dit que si je n'avais pas été là, il serait peut-être "parti", lui aussi.
Je me suis même demandé si j'avais bien fait. Je pense que oui, mais je n'en étais pas sûre, à l'époque. C'est mon instinct qui a parlé ce jour là, pas ma raison.
Mon instinct m'a toujours dit de préserver la vie, à tout prix.
Ma raison, elle, me disait que si un homme ou une femme voulait mettre fin à ses jours, c'était son choix. Je sais bien que ça peut paraître cruel de dire cela. D'autant plus qu'il arrive souvent qu'on aie envie de se suicider non par choix mais bien plutôt parce qu'on n'a plus de choix. Je le sais aujourd'hui.
A seize ans, je l'ignorais.
Du haut de mes seize ans, j'ai jugé le petit bonhomme. Et j'ai pensé que c'était un petit con. Un petit merdeux. Un pauvre type malheureux et persuadé que tout tournait autour de lui. Je me disais qu'il n'avait pas pensé une seule seconde à la peine qu'il aurait faite à sa famille, à ses parents, à ses amis. C'est pour cela que je considérais qu'il n'y avait rien de plus égoïste. Je n'arrivais pas à envisager l'idée qu'on puisse se suicider à partir du moment où l'on n'était pas seul au monde. Ce qui est assez rare, vous l'admettrez aisément… Faut dire que j'étais assez intransigeante dans mon genre, je suis un peu plus souple à présent.
Un peu…

Je n'ai plus seize ans.
Je ne crois plus que le suicide est l'acte le plus égoïste qui soit.
Il faudrait bien sûr que je vous dise pourquoi.
Il faudrait parler de ce jour de septembre, il y a deux mois, à peine, jour? Non nuit où je suis allée voir si on respirait bien au fond de la mer.
Il faudrait.
Mais je ne le veux pas. Pas maintenant.
Je me suis sentie si ridicule…

J'ai bien plus que seize ans et mon instinct croit toujours qu'il faut préserver à tout prix la vie.
Et ma raison?
Ma raison m'a abandonnée depuis longtemps.
A moins que ce ne soit l'inverse.
Je suis fâchée avec ma raison. Je suis fatiguée d'avoir raison.
Je me fiche d'avoir raison.

Je crois que quand on veut mettre fin à ses jours, la raison ne compte plus. La petite voix qui dit : "Et tes parents? Et tes enfants? Et ta famille? Et tes amis?" elle s'est barrée à toute vitesse… Est-ce que c'est de l'égoïsme ?
Est-ce qu'un petit bonhomme peut me juger et dire que moi aussi je suis une merdeuse parce que je ne pense pas à ceux qui m'aiment au moment où je décide de voir ailleurs si la souffrance est moins pesante?
Oui, il peut me juger. Tout le monde juge toujours tout le monde, même si on s'en défend, avec les plus belles théories qui soient…
Il peut me juger. Qu'il me juge… Et alors quoi?
Je ne suis pas égoïste. C'est tout le contraire. Celui ou celle qui veut mettre fin à ses jours considère qu'il est un poids pour le reste de la société. Il ou elle est persuadé que sans lui, les autres iront beaucoup mieux. Peut-être que c'est difficile à comprendre. Peut-être faut-il avoir touché du doigt le point de non retour pour savoir que ce n'est pas de l'égoïsme mais simplement, oui, simplement, une erreur de jugement…
Non pas le jugement de l'autre, mais son jugement à soi.
Dès lors qu'on pense sincèrement que notre mort sera plus utile que notre vie, on commet une profonde erreur de jugement.
Parce que notre instinct, lui, il sait que la vie doit être préservée.
Pas notre raison.

C'est curieux de parler ainsi du suicide, d'une voix presque neutre.
Je ne me reconnais pas.
C'est comme si ce n'était pas moi qui écrivais tout ceci.
J'ai mis le masque de la fille qui sait. Je vais vous apprendre la vie moi. Et la mort aussi.
Je ne sais rien.
Je sais que je ne suis pas égoïste. Je sais que je n'ai jamais voulu faire de mal à ceux qui m'aiment…
Alors pourquoi Tiphaine?
Pourquoi?
La raison a tout un tas de réponses.
Vous en voulez de belles réponses?
J'en ai toute une cargaison, je sais parler moi, admirez !
Regardez mes souffrances comme elles sont belles, regardez les trous que j'ai aux mains, mais oui, c'est ça, vous avez deviné, c'est bien moi le christ, j'en ai chié pour vous, voyez comme je suis bonne et altruiste, comme ma douleur est justifiée, comme j'avais RAISON !
Merde.

Je tourne en rond.
Je n'y arriverai pas.
Oh bien sûr Tiphaine, si tu dis que tu ne vas pas y arriver, tu prends pas trop de risques… Mais la vie Tiphaine, c'est justement ça, prendre des risques, aller de l'avant !
Oui… Non… J'en sais rien…
Tu nous parlais de ton grand-père, tu te souviens?
Pourquoi tu nous parlais de lui? Quel rapport avec le suicide?

J'avais seize ans, je venais de perdre mon grand-père. Je séchais les cours, j'allais boire des cafés au Royal, fumer des clopes en cachette, lire, lire, et encore lire…
Il était à sa fenêtre, il regardait passer les jours…
Pourquoi est-ce que j'ai parlé de lui?
Et pourquoi ne pas le dire?
Parce que mon Nonno, il était mort depuis longtemps. Assis là, devant sa putain de fenêtre, depuis des mois, des années… à regarder derrière sa putain de fenêtre…
Il était déjà mort Nonno, il est mort le jour où le docteur lui a dit qu'il devait arrêter de fumer s'il ne voulait pas mourir rapidement d'un accident cardiaque. Alors Nonna, alors ses filles, alors ses amis, tous ils lui ont dit : "Arrête Narcisio, pense à ta famille…".
Et il a arrêté. Et moi, je ne l'ai plus jamais revu vivant… Il s'est assis derrière la fenêtre et il a vécu les dix années suivantes par procuration. Et encore…
Je me souviens de mes premières années, pas beaucoup, trop peu, mais je me souviens bien de Nonno qui sautait comme un cabri partout, qui nous semait dans les chemins creux, qui faisait son jardin, mettait en scène des farces pour nous faire rire, racontait son passé en exagérant ce qui était drôle ou impressionnant, se cachait pour nous faire mourir de peur puis éclater de rire… C'était mon Nonno vivant.

En vrai, il était déjà mort mon grand-père, depuis dix ans.
En vrai, je crois que j'aurais préféré qu'il continue à fumer plutôt que de faire plaisir à son docteur et à sa famille.
En vrai, je l'aurais voulu VIVANT.
En vrai, il aurait mieux fait de se suicider à la clope.

Plus jeune, je croyais dur comme fer que se suicider est l'acte le plus égoïste qui soit.
Je me trompais.
Plus jeune, j'étais persuadée que je ne me suiciderais jamais. J'étais bien trop curieuse pour ça. Curieuse, dans tous les sens du terme…
Je me disais que j'avais trop envie de connaître la suite, que la vie est pleine de rebondissements, que bien sûr il y a des moments durs mais que c'est quand même trop con de se priver de regarder la fin alors qu'on est juste au début du film… On ne sait jamais… Les coups de théâtre, ça existe, et quand l'auteur est bon, on peut essayer de lui faire confiance…
Je savais pas que l'auteur c'était moi, j'imaginais plutôt un Dieu aux desseins incompréhensibles mais sûrement très cohérents. Et j'avais confiance en lui.
J'avais seize ans.
Je me trompais.
Et j'ai mis tellement de temps avant de comprendre que j'étais moi-même l'acteur principal de ma propre vie. Si longtemps persuadée que j'errais de peine en joie et de joie en peine, ballottée par les désirs des uns et des autres, prête à jouer tous les rôles qu'ils voudraient bien me donner pourvu qu'ils me regardent, pourvu que je ne sois pas une petite chose insignifiante…
J'en ai connu des gens qui se suicidaient. Des gens qui tentaient de et qui se rataient. Je disais comme tout le monde : "C'est un appel au secours". Raté ou pas.
C'est bien plus qu'un appel au secours…
Tellement plus.
J'avais de la peine pour ces personnes, je me disais qu'elles n'avaient pas reçu assez d'amour, ou n'avaient pas été assez comprises par leur entourage et je maudissais ce cruel destin ou alors je me consolais en me disant que peut-être c'était mieux, je ne savais pas pourquoi c'était mieux à vrai dire, mais ça me consolait…
Un appel au secours?
Non.
Tu ne te suicides pas pour appeler au secours. Tu crois pas qu'avant de te suicider t'as pas déjà crié mille fois à l'aide? Tu me prends pour une imbécile?
T'as déjà appelé, t'as déjà crié dans le vide.
Et puis tu crois que personne ne t'entend. Même si c'est pas vrai.
Tu es au-delà du vrai et du faux, du bien et du mal, de l'égoïsme ou de l'altruisme.
T'as un truc cassé dans ta caboche.
Comme un fil rompu.

Il ne s'est pas suicidé à la clope, Nonno. Quand sa femme est morte, dix ans plus tard, il a regardé le cortège funéraire passer sous sa fenêtre.
Puis il a arrêté de se nourrir…

J'ai pris ma voiture.
Je suis allée vers l'Italie, à la frontière.
Pourquoi l'Italie?
C'est drôle…
Oui, c'est drôle.
C'était une ville en bord de mer. Menton.
Pourquoi Menton?
C'est drôle…
Il faut parfois se mentir à soi-même, pour pouvoir se retrouver ensuite.
Comme il faut mourir pour pouvoir renaître…
Il faisait nuit.
J'ai posé les chaussures sur le banc.
Je me suis avancée jusqu'au bord de l'eau.
Y'avait la lune dans le ciel, c'était tellement beau…
Je revois tout ça, les petites lumières des étoiles, les reflets de la lune sur l'eau et les enseignes colorées tout le long de la promenade…
Je me disais que c'était beau et que c'était un bel endroit pour finir.
Je n'avais pas peur.
J'ai pensé à mes gosses, j'ai pensé à mon homme, j'ai pensé à mes parents aussi, et à ceux qui m'aimaient… Je me suis dit… je n'en sais rien… je crois que je réinvente le passé pour le rendre plus acceptable…
La vérité c'est que je n'ai pas pensé à eux.
La vérité c'est que je n'ai pas pensé.
J'ai foncé droit devant, d'un coup.
Merde à ma vie.
Vie de merde.
Hors de question que je tolère une seconde de plus d'être qui je ne suis pas.
Et comme d'autres se font baptiser, je me suis immergée dans l'eau.
J'avançais vite, mais chaque pas a duré une éternité, je ne pensais pas mais une voix disait "assez" à chaque pas, et plus l'eau montait plus la voix enflait.
Jusqu'à l'eau dans la bouche.
Et le sursaut.
L'instinct de vie.

Je suis revenue à la vie.
Toute mouillée dans mes habits.
Dégoulinante.
Trempée jusqu'aux os.
J'ai marché pieds nus jusqu'à ma voiture.
Les gens me regardaient, je ne voulais pas les voir moi, mais je me voyais comme de l'extérieur, petite chose toute mouillée, sans chaussures, avec plein de larmes dans les yeux.
Et j'ai eu pitié de moi.
J'aurais voulu me prendre dans mes bras.
Mais je sais pas faire ça.
Alors je me suis moquée de moi, je me suis trouvée si ridicule.
Comme dans un très mauvais film.
Même pas cap.
Juste ridicule.
J'ai mis le chauffage dans la voiture. A fond.
Et je suis repartie…

Plus jeune, je croyais dur comme fer que se suicider est l'acte le plus égoïste qui soit.
Je me trompais.
J'ai un truc cassé dans ma caboche.
Comme un fil rompu.

Posté par Llum à 13:41 - marathon novembre - Commentaires [0]


14 mai 2009

Pourquoi j'écris

J’écris pour oublier.
J’écris aussi pour ne pas oublier.
Le premier blog que j’ai tenu, je l’ai ouvert parce que je voulais laisser là-bas ce qui m’oppressait ici. Je rentrais à la maison, j’allumais l’ordinateur, je vidais mon sac, je cliquais sur « publier », et puis j’oubliais.
Enfin, j’étais disponible pour mon entourage.
Pour ceux qui ne me connaissent pas, je fais le plus beau métier du monde à ce qu’il paraît. Je suis prof. Depuis six ans cette année, j’exerce dans un collège difficile. Difficile est un euphémisme. J’ai tenu comme j’ai pu, cinq ans, et l’armure a fini par se fissurer tout doucement puis elle s’est écroulée. Six mois que je suis en arrêt. Je n’écris plus dans mon journal de ZEP. Mais je dois écrire la dernière page, pour la tourner. Je n’y arrive pas. Je remets sans cesse à demain. C’est difficile pour moi de dire adieu à cette période de ma vie. Période heureuse aussi, je me sentais utile enfin, j’avais la foi. Je ne l’ai plus. C’est cela le plus dur à admettre.
J’écrivais pour oublier, comme une soupape de sécurité pour ne pas que les miens aient à souffrir de toute cette violence que j’avais en moi.
Jusqu’à ce que ça craque, que mes propres enfants me renvoient à mon échec. Mon échec, le mot est trop dur. A l’échec d’une société dans laquelle l’égalité des chances est de la poudre aux yeux. Une éducation nationale qui n’a plus rien de « national ».
J’écrivais pour ne pas ruminer toute la nuit.
J’écrivais pour oublier.
Jusqu’au jour où je me suis fait frapper trois fois au collège, sans en garder un seul souvenir. Ce sont les élèves qui m’ont raconté. Je m’étais tellement protégée que je ne voyais même plus la réalité.
Je n’en ai toujours aucun souvenir.
J’écris pour oublier ce qui m’a blessée, comme si les mots pouvaient enfermer les maux.
Ils le peuvent.
Mais les mots savent aussi se libérer, on ne les fait pas prisonniers aussi facilement qu’on aimerait le croire…
J’écris pour oublier et pour ne pas oublier.
Il m’arrive souvent de regarder de tous mes yeux, d’entendre de toutes mes oreilles, et de me dire : souviens-toi de ce moment, Tiphaine, il ne reviendra plus.
Alors il me faut l’écrire, pour ne pas qu’il soit perdu. Et rien d’autre n’a d’importance. J’écris comme une malade, au cœur de mes nuits, pour lutter contre l’oubli, pour que ce baiser surpris entre deux inconnus dans le train ne finisse pas dans les poubelles de la mémoire…

On me donne des médicaments. Je les prends. Ils me font moyenne. Je ne souffre plus, je n’ai presque plus envie de me foutre en l’air. Je souffre moyennement.
Je vis moyennement aussi.
C’est le prix à payer.
Ces médicaments me foutent la trouille, parce que je perds mes mots, parce qu’il me faut les chercher, parce que j’oublie. Je passe mes journées à chercher ce que j’égare, moi qui ne me perdais jamais je dois utiliser des plans, je ne sais plus ce que j’ai dit cinq minutes avant, je perds le fil de mes pensées… Bien sûr, ça passera, bien sûr ce n’est que temporaire…
Mais c’est douloureux cette sensation que je m’échappe.
Comme si le fait de perdre la mémoire c’était me perdre moi-même.

A l’hôpital, on avait une sorte de thérapie de groupe. Je détestais ça. Mais j’y allais quand même parce que je m’emmerdais.
Et aussi, parce qu’on m’y forçait…
Je me souviens qu’une patiente a dit un jour qu’un de ses plus grands rêves se serait de se réveiller avec un autre cerveau, tout neuf, et pas de souvenirs.
Je crois que ce serait mon pire cauchemar.

Un philosophe que j’aime beaucoup, André Comte-Sponville, a écrit ceci dans un de ses livres :
"La fidélité est l'amour maintenu de ce qui a eu lieu, amour de l'amour, en l'occurrence, amour présent (et volontaire, et volontairement entretenu) de l'amour passé. Fidélité c'est amour fidèle, et fidèle d'abord à l'amour.
Comment te jurerais-je de t'aimer toujours ou de n'aimer personne d'autre ? Qui peut jurer de ses sentiments ? Et à quoi bon, quand il n'y a plus d'amour, en maintenir la fiction, les charges ou les exigences ? Mais ce n'est pas une raison pour renier ou désavouer ce qui fut. Qu'avons-nous besoin, pour aimer le présent, de trahir le passé ? Je te jure, non de t'aimer toujours, mais de rester fidèle toujours à cet amour que nous vivons.
L'amour infidèle, ce n'est pas l'amour libre : c'est l'amour oublieux, l'amour renégat, l'amour qui oublie ou déteste ce qu'il a aimé et qui dès lors s'oublie ou se déteste lui-même. Mais est-ce encore de l'amour ?
Aime-moi tant que tu le désires, mon amour ; mais ne nous oublie pas."

Je crois que ma mémoire, c’est ce qui fait le sens de ma vie, si tant est que ma vie a un sens.
Oublier, pour moi, c’est renier qui je suis.
Je suis ce qui m’a fait.
Ça ne veut surtout pas dire qu’être fidèle c’est être figé sur un passé et être condamné à ne jamais changer.
Pour moi, cela veut simplement dire que ce qui fait mon présent, et mon avenir, n’est pas indépendant de ce que j’ai vécu avant. C’est une lapalissade n’est-ce pas ? Parfois, c’est bon d’enfoncer des portes ouvertes…

J’écris parce que j’ai peur d’oublier qui je suis, qui j’ai été.
Peur d’être infidèle à moi-même, à mes rêves d’enfant, à mes espoirs, à mes révoltes, et… à mes choix…

Il est assis dans le fauteuil du salon, ses yeux sont dirigés vers l’écran.
J’arrive.
Je dis bonjour.
Il se tourne vers moi.
Putain, je vois bien qu’il cherche, il doit savoir qui je suis, il cherche, il cherche, je ne peux pas le laisser comme ça…
Je m’assois près de lui, je le prends dans mes bras.
Il se laisse faire.
Je lui dis qui je suis, doucement.
Il me demande si je suis mariée et si j’ai des enfants.
Je réponds doucement.
La même réponse à chaque fois.
La même question aussi.
La pièce se rejouera ainsi jusqu’à sa mort prochaine.
Mais n’est-il pas déjà mort ?

J’écris pour oublier qu’il oublie.
J’écris pour oublier.
J’écris pour ne surtout, jamais oublier…

Posté par Llum à 09:54 - marathon du 13 mai - Commentaires [1]

Réapprendre le chemin

Je rêve, je rêve, je rêve le jour et la nuit.
Je rêve éveillée, je rêve endormie.
Je rêve tout le temps.

Une fois tous les quinze jours, je vais voir une haptonomiste. Une femme étonnante, qui m’a fait beaucoup de bien, quand j’étais là bas. Oui, là-bas, c’est un moyen pudique de dire l’HP. Là où j’ai passé trois mois, il y a pas très longtemps.
Je ne l’ai rencontrée que trois fois, là-bas, mais à chaque fois cela m’a, je ne sais pas comment dire exactement… Les mots sont parfois durs à venir…
C’est comme si enfin quelqu’un n’avait pas parlé à mon cerveau.
Voilà, c’est ça.
Avec elle, je me sens plus entière.
Longtemps, je n’ai été qu’un cerveau, avec elle, j’essaie de recoller les morceaux.

Je rêve tout le temps.
Je suis ailleurs…
Elle prend trois feuilles et une boite de crayons de couleur.
Elle me demande de dessiner, sans réfléchir.
Premier dessin : dessiner ce que m’inspire le verbe « toucher ».
Je dessine une grande main et une petite main qui se touchent à peine, du bout des doigts.
Deuxième dessin : l’expression « être touché ».
Je dessine une tulipe qui penche la tête vers le bas.
Troisième dessin : l’expression « être tout chez ».
Je dessine le monde, la terre, avec l’espace autour, les étoiles, la lune et le soleil. Autour de la terre il y a deux immenses bras qui serrent tendrement le globe.
Elle me dit : « Pourquoi avez-vous dessiné la terre ? »
J’explique que je me sens partout chez moi, que je n’ai pas l’impression d’avoir vraiment de chez moi, je suis née par hasard dans un coin de Normandie, je n’aime pas plus cette région qu’une autre, d’ailleurs je vis actuellement dans une région dans laquelle je n’ai aucune racine.
Et peu m’importe d’ailleurs. Les seules racines qui comptent pour moi, ce sont celles du cœur.
Elle me regarde, elle n’a pas l’air convaincue.
« Tiphaine, en vérité, ce n’est pas que vous vous sentez chez vous partout n’est-ce pas ? Vous ne vous sentez chez vous nulle part…. »
J’essaie de dire non.
Et puis j’éclate en sanglots.

Je rêve tout le temps.
Je suis ailleurs…
Je ne suis jamais vraiment là.
Je fais un effort pour être là, avec vous, ici et maintenant, mais mon esprit s’évade sans cesse, il galope dans d’autres espaces et d’autres temps…
- Vous voulez bien rester avec moi Tiphaine ?
Voilà ce que j’entends, au moins une fois tous les quinze jours.
Je suis là et je ne suis pas là.
J’ai longtemps pris mon corps pour une prison.
Je me suis évadée.
Je rêve tout le temps.
Je suis ailleurs.

Vous me manquez.
Je voudrais bien revenir.
Il me faut réapprendre le chemin.

Posté par Llum à 09:53 - marathon du 13 mai - Commentaires [0]

Des choix

J’ai souvent entendu cela, que la vie n’est finalement qu’une succession de choix.
Elle l’est. Pas seulement. Mais elle l’est.
Je n’ai jamais aimé cela. J’ai toujours essayé de faire en sorte de n’avoir pas à choisir si je le pouvais. Non que je ne sois pas capable de faire des choix, je le suis, mais par, je ne sais pas quel est le bon mot… Philosophie de vie ?
Quelque chose comme ça…
Ça commence à l’école, en tous cas, pour moi, ça a commencé à l’école.
Dès la maternelle.
Y’avait ces questions à la con du genre « quelle est ta couleur préférée », ou pire « tu préfères ta maman ou ton papa ». Je répondais invariablement que je n’avais pas de couleur préférée et que j’aimais autant mon papa que ma maman.
Quand même, ils insistaient, les petits comme les grands.
Pourquoi faut-il dès le plus jeune âge se définir par des choix ?
Laurent était celui qui adorait le foot (plus que le rugby), qui ne portait que du bleu (le rose c’est pour les filles), qui adulait sa maman, dont le meilleur ami était Nicolas, qui lui même ne jurait que par le gâteau au chocolat, la glace à la vanille et l’OM.
Ça ne s’est pas arrêté à la maternelle, vous pensez bien…
Y’avait des clans, celles qui préféraient les fringues, celles qui préféraient les cancans (oh bien sûr ce n’est pas ce qu’elles disaient, elles devaient parler de leur groupe préféré), ceux qui jouaient au foot ou au rugby, ceux qui faisaient les intellos, ceux qui faisaient les cancres…
Moi, j’étais dans mon coin. En quatre ans de collège, pas une seule fois je n’ai eu de « camarade » de table. Une sorte de paria. Absolument pas volontaire.
On m’appelait l’africaine. Oui, je revenais d’Afrique. Je venais de débarquer dans un pays glacial dans lequel tout m’était étranger. Et c’était moi l’étrangère, la grande blonde aux yeux bleus. L’africaine. A vrai dire, ça ne me dérangeait pas d’être surnommée ainsi. Je ne me sentais pas française, j’espérais même n’avoir pas grand chose en commun avec ces mômes qui appelaient leurs cartables des vaches et qui n’avaient d’autre sujet de conversation que le programme télé. Je n’avais pas la télé.
Ça fait un peu Cosette…
En vérité, j’aurais donné très cher pour avoir des amis dans ce collège, j’en crevais d’envie. Ma solitude n’était pas un choix, elle m’était imposée par mon « originalité ».
J’ai passé quatre longues années à l’ombre du préau, à dévorer des milliers de livres, à regarder la vie des autres, à attendre qu’un miracle se produise.
Il ne s’est jamais produit.
Quatre ans.
Alors, fatiguée d’attendre, j’ai fait le choix de la normalisation.
Apparente.

Je me souviens très bien de mon premier jour de lycée. C’est le jour où j’ai fait le choix de changer mon destin. Oui, ça a l’air grandiloquent dit comme ça, mais c’est dans ces termes là que je l’ai pensé. Marre d’être en marge. Marre d’être regardée comme le vilain petit canard. Marre d’être le souffre douleur de mes condisciples en mal de défouloir. Marre d’être seule, surtout, marre d’être désespérément seule.
On était dans la cour, anciens petits collégiens, mal à l’aise dans leurs chaussures neuves, on ne se connaissait pas, on venait d’au moins dix bahuts différents. J’ai saisi ma chance. On m’a appelée pour me désigner ma nouvelle classe. J’aurais dû baisser les yeux, regarder mes pieds, m’avancer épaules voûtées pour rejoindre le rang. Je ne l’ai pas fait. J’ai mis un sourire sur mon visage et je suis allée faire la bise à mes nouveaux camarades. Quatre bises à chacun, même aux garçons. Personne n’a osé se défiler, personne n’a ricané. Ils ne me connaissaient pas, c’était ma chance.
Quelques semaines plus tard, j’étais élue déléguée sans même m’être présentée. J’ai d’ailleurs refusé, mais mon égo qu’est-ce qu’il était content…
J’ai fait partie d’une bande, au départ, je me suis habillée comme eux, j’ai cancané comme eux, j’ai écouté la même musique préférée, j’ai parlé des mêmes stars préférées, j’ai détesté les mêmes profs, j’ai conspué les mêmes camarades, j’ai fait tout bien.
Tout mal.
Question de point de vue.
Ça n’a duré qu’un temps.
Le vernis a craquelé.
J’ai alors créé MA bande. Celle des laissés pour compte. Celle des marginaux qui ne se retrouvaient pas dans les grandes tendances lycéennes. Un ramassis de suicidaires. Un truc bancal. On séchait les cours pour aller boire au café du coin ou fumer des clopes en cachette. On consolait le dernier qui avait essayé de s’ouvrir les veines. On rêvait aussi, du monde qu’on construirait quand on serait grand…
Puis on éclatait de rire ou on pleurait, parce qu’on savait déjà que ce monde-là n’existerait jamais.

La vie est une succession de choix, c’est ça qu’ils disent.
Et ils ont tellement raison.
C’est facile de dire « ils »… Ils, les autres, les pas comme moi, comme si j’étais si différente que cela…
Au lycée, il n’y a pas que les choix constitutifs de la personnalité, ou du moins de celle que l’on veut donner à voir, il y a, et là c’est plus crucial je pense, les choix d’orientation. Oh, bien sûr, il paraît que la formation tout au long de la vie et patati et patata… N’empêche. T’as pas seize ans et faudrait déjà que tu saches ce que tu veux faire comme métier.
J’exagère à peine.
Avoir un projet.
Quand t’as seize ans, tu crois que quand t’en auras trente tu seras un vieux crouton.
Tu crois que tu as la vie devant toi, tu voudrais bien la croquer sans te demander ce que tu feras dans cinq ou vingt ans. Tu viens juste de naître…
Alors, plutôt scientifique ou plutôt littéraire ?
Oui, parce que bien sûr, inutile d’envisager même l’espace d’une seconde que je voudrais aller en BEP ou en apprentissage, je suis fille de prof, j’ai des bonnes notes, alors forcément, ce sera BAC S, il ne peut pas en être autrement. Je dis non. Par provoc en grande partie. Par manque de jugement aussi, mais comment pouvais-je comprendre à l’époque ce que j’ai réalisé ensuite ? J’ai choisi A1, lettres et maths, parce que j’aimais autant les lettres que les maths. Pas idiot comme choix, pour une enfant de seize ans.
C’est le choix d’une enfant de seize ans.
Ensuite, les grandes écoles (avec un Bac A1 ?) ou la fac, ou l’école du Louvre. J’ai fait la fac ET l’école du Louvre.

Pourquoi faut-il toujours faire des choix…
Choisir des matières, des options, des orientations, des préférences, des…
Je n’en sais rien moi…
Pourquoi est-ce que l’histoire ce serait moins bien que la géographie ?
Est-ce que ce n’est pas aussi idiot que de se demander si on préfère le bleu ou le rouge ?
Avec des raisonnements comme ça, on finit par se diluer.
Difficile à expliquer ça.
Se diluer. Pfiout…
Dans un monde où l’on se définit par ses choix et ses préférences qui est-il celui qui affirme aimer TOUT ?
Qui est-il celui qui dit que ses opinions valent autant que celles du voisin, qu’une publicité pour un savon vaut autant qu’un Balzac ?
Un con, sans doute…
Au mieux, une pauvre âme égarée que vous voudriez bien remettre dans le droit chemin.
Un jour, je me suis demandé qui j’étais, moi qui ne veut pas préférer.
Moi qui évite les choix.
Moi qui voudrais prendre tous les chemins, à chaque croisement.
Il y a un peu de moi sur chaque route.
Mais moi, où suis-je ?
Je suis du monde.

Évidemment, il faut faire des choix, évidemment que le commentaire d’Alain est pertinent.
Peut-être que c’est cela, finalement, devenir adulte…
Faire des choix.
Accepter de devoir faire des choix.
Les assumer ne m’a jamais posé de problème.
Je ne crois pas avoir regretté aucun des choix que j’ai dû faire, cela ne sert à rien.
Je laisse les regrets à qui veut vivre dans le passé.
Ce n’est pas parce que je balance que je ne veux pas faire de choix.
C’est parce que je veux tout.
Le fromage ET le dessert.
Faire des choix, c’est aussi se couper d’une partie des possibles.
Et je veux tous les possibles.
Je veux même l’impossible…
Évidemment, il faut faire des choix, évidemment que le commentaire d’Alain est pertinent.
Peut-être que c’est cela, finalement, devenir adulte…

Posté par Llum à 09:51 - marathon du 13 mai - Commentaires [0]

11 mai 2009

De l'ennui

J’ai lu ça, http://lecanarducoin.blogspot.com/2009/05/le-8-mai-je-dis-oui-mais.html  hier, sur un blog ami, un commentaire, ami lui aussi :
"Je ne m'ennuie jamais et pourtant je m'ennuie"
Je comprends ça.
C’est de cela dont j’ai envie de parler ce soir.
De l’ennui.
Parce que l’envie et l’ennui, c’est pareil et c’est pas pareil.
Parce que je n’ai envie de rien et j’ai envie de TOUT.
Parce que je ne m’ennuie jamais.
Et pourtant je m’ennuie.

Quand je remonte dans ma mémoire, j’arrive à une sorte de premier souvenir. Je suis à plat ventre sur un duvet bleu et vert. Je le fixe avec attention. J’entends un chant, je suppose que ce doit être ma nourrice car la voix n’est pas celle de ma mère. Elle chante en vietnamien.
Je fixe la couverture et j’écoute. je ne sais pas marcher, je ne sais pas parler. Juste voir et entendre.
Je suis à l’école maternelle. La maîtresse gronde, je ne sais pas pourquoi. Je ne l’aime pas. Je ne sais pas pourquoi. Elle prend les ciseaux de mes mains et elle me montre comment on fait pour couper.
Je ne coupe pas. Je ne couperai pas. Je ne sais pas ce que je fais là. Je regarde la classe. Les murs. Les dessins accrochés. Je compte les tables, les fenêtres, les arbres dans la cour.
Je suis à la maternité. Maman est dans un lit blanc. Je ne la vois pas mais je sais que le lit est blanc. Il y a un bébé dans un berceau. Je ne le vois pas mais je sais que c’est mon frère. Je me souviens des murs blancs, de la pièce vide et de l’odeur… et de l’odeur…
Mon grand-père me tient par la main. Il a un pantalon en velours. L’épicier me donne un carambar. Je le fais fondre jusqu’au bout dans ma bouche. Je me souviens de l’épicerie. Je me souviens du trajet. Je le refais de mémoire par cœur. Je me souviens du goût du caramel qui fond dans ma bouche et de mes petits pieds qui ne touchent pas les lignes, jamais.

Je ne m’ennuie jamais. Comment s’ennuyer quand il y a tant à voir, tant à entendre, tant à goûter ? Le monde est un terrain de découverte tellement vaste…

Jamais je ne m’ennuie.
Etudiante, j’ai vécu dans une pièce de neuf mètres carrés dont je pourrai raconter chaque détail. Je l’avais divisée en morceaux de dix centimètres de côté. Et chaque morceau était unique. Chaque morceau satisfaisait ma soif d’aventure et de voyage. Chaque morceau avait son histoire faire de bosses, de creux, de papiers peints arrachés et de peintures superposées…

"Je ne m'ennuie jamais et pourtant je m'ennuie"
Il l’a écrit. J’aurais pu l’écrire.
Je ne m’ennuie jamais parce que j’ai des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, au minimum. Et un cerveau qui turbine à plein régime.
La tête de la psy qui m’a fait faire le test de Rorshach… Elle a été obligée de m’interrompre, je voyais « trop » de choses. Je ne peux pas épuiser le «sens» d’une planche. C’est comme un morceau de mon mur d’étudiante, en beaucoup plus riche…
Je ne sais pas, ni ne veux, épuiser le sens de ce qui se voit.
J’en suis également incapable pour ce qui s’entend…
Depuis gosse, j’écoute un chanteur qui s’appelle Gérard Manset. Il me suit. Je le suis. Nous nous suivons. Il ponctue ma vie.
Comment dire cela sans paraître complètement folle ? Après tout, quelle importance… La folie n’est qu’une question de point de vue…
J’aime tellement Manset que je n’écoute de lui qu’un morceau par an. Voilà, c’est dit. J’achète le disque et j’en prends minimum pour huit ans. Je savoure. Ma discothèque n’est pas remplie de milliards de titres, je ne sais pas ce que je ferais d’un nipode je n’ai pas besoin de tant de notes. C’est fou n’est-ce pas ce qu’on peut faire avec juste huit notes ?
Et avec 26 lettres, nom de dieu…

"Je ne m'ennuie jamais et pourtant je m'ennuie"
Il l’a écrit. J’aurais pu l’écrire.
Un jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai cessé de vivre.
Cessé de croire.
Cessé de ne plus m’ennuyer.
J’ai tourné dans tous les sens, je me suis agitée pour faire du bruit, je me suis rapprochée de la lumière pour voir si ça brûlait, oui, ça cramait dur…
J’ai essayé le risque, j’ai essayé le oui, j’ai essayé le non, le mauvais et le bon, l’absurde et le raisonnable, j’ai tourné dans tous les sens, je me suis agitée pour faire du bruit, je me suis rapprochée de la lumière pour voir si ça brûlait…
Oui, ça cramait dur.
On m’a mise dans une petite voiture et on m’a déposée dans la chambre 38.
J’y suis restée 85 jours.
Pourquoi ?

J’ai cessé de ne plus m’ennuyer.
Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment.
Mais les couleurs ont déteint, les mots sont devenus fades, les voyages n’étaient plus dépaysants, les gens étaient juste des gens, des bipèdes, plus d’histoires, plus de contrées imaginaires, plus de fantaisie, plus de routes qui ne mènent vers nulle part...
Des autoroutes toutes droites.
Des choix sérieux.
Des panneaux bleus qu’il faut suivre.
Des légumes et des fruits qu’il faut manger. Cinq fois par jour.
Des jours qui se suivent.
Comme si la vie avait perdu de sa vie.
Comme si je m’étais arrêtée pour la regarder passer.
Comme si le spectacle n’avait plus d’intérêt.
Longtemps, j’ai pensé que la vie était comme un film que je regardais et écoutais.
Un film dont je connaissais déjà la fin.
Je déteste les fins.
Je ne veux pas savoir la fin.
J’ai quitté la salle.
Chambre 38.
Rien à voir.

"Je ne m'ennuie jamais et pourtant je m'ennuie"
Il l’a écrit. J’aurais pu l’écrire.
Rien n’est ennuyeux.
Tout est ennuyé.

Je m’ennuie de la vie.
Je m’ennuie de ce que pourrait être la vie.
Je m’ennuie de ce que devrait être la vie.
Je m’ennuie de cette vie que j’ai inventée et qui n’est vie que pour moi.
Je suis née pour partager la vie.
A quoi bon vivre si je suis enfermée dans une vie que je ne sais pas partager ?
Je m’ennuie de ma vie rêvée.
Les spécialistes disent que je suis dans la déréalisation.
Est-ce à dire que nous n’avons pas la même réalité ?
Oui. Ma réalité n’est pas la-leur.
Je voudrais qu’au moins elle soit celle de ceux que j’aime.
Mais que c’est dur…
J’ai lutté avec ma petite tête contre les marchands de rêves préfabriqués.
J’ai vendu de l’espoir à des mômes qui n’en avaient plus, qui croyaient que la starac était ce qui pouvait leur arriver de mieux.
J’ai peint des vies avec des couleurs de bonheur, j’ai refait des immeubles crâniens de fond en comble, j’ai transformé la boue en or avec des mots magiques, j’ai changé les regards, j’ai…
J’ai essayé.
Peut-être en vain.
Peut-être n’ai-je rien fait qui n’était déjà là.
Je n’en sais rien.

Il a écrit : "Je ne m'ennuie jamais et pourtant je m'ennuie".
Dans la chambre 38, j’ai enlevé le nez rouge et déposé ma baguette magique à la consigne.
J’ai perdu le ticket.
La réalité a gagné.
Pas la mienne.
Je m’ennuie de la vie.
Je m’ennuie de la vie.
Je m’ennuie de la vie…

Comment écrire quand on n'a pas envie?
Peut-on écrire sur l'absence d'envie quand on n'a même plus l'envie d'avoir envie?
Pas envie d'écrire.
Pas envie.
Pas en vie.
Demain?
Deux mains peuvent beaucoup.
Demain...

Je ne savais pas ce que c’est que l’ennui.
Je sais maintenant.
C’est moi avec Moi.
Deux moi qui se défient et se regardent en chien de faïence ;
C’est celui qui dit « je ne m’ennuie jamais » et celui qui répond : « et pourtant je m’ennuie ».
Avant, moi charmait Moi. Il lui racontait des histoires jusque tard dans la nuit. Et Moi s’endormait…
Maintenant, Moi ne s’endort plus. On ne la lui fait plus. Moi ne croit plus aux contes de fées. Moi est resté bloqué sur des comptes de faits.
« Je sais ! » dit Moi. Je sais tout. Il suffit que je me réconcilie avec moi. La dualité n’existe pas, c’est une vue de l’esprit. Moi + moi = … nous ?
Moi patauge dans la semoule. Moi essaie de raisonner.

Quant à moi, je ne comprends plus rien, et je ne suis pas sûre d’avoir encore envie de comprendre.
J’aimais bien quand Moi se taisait, je savais que Moi vivait, mais je pouvais l’endormir alors… Je ne m’ennuyais jamais. J’avais envie de tout.
Tout comprendre, tout savoir, tout vivre, tout prendre, tout rire, tout aimer…
Tout vivre et vivre tout.
Je suppose qu’il faut savoir mourir pour pouvoir renaître.

Mais Moi s’accroche.
Moi veut faire avec le monde réel.
Moi veut comprendre.
Moi veut saisir le sens de son parcours, Moi veut être utile, Moi veut être sûr qu’il ne vit pas pour rien, Moi exige des réponses, Moi hurle pour être entendu, Moi pense qu’il est lucide et qu’il suffit de trouver les réponses pour pouvoir enfin avancer.
Moi est un bon candidat pour les médecins.
Moi est un cobaye enthousiaste.
Moi rêve de rentrer dans des petites cases.
Moi voudrait être défini.

Quant à moi, je refuse les définitions, je vomis sur tout ce qui enferme.
Je m’ennuie de ma vie rêvée.
Je n’ai plus envie de cette vie dans laquelle Moi voudrait trouver une place définie.
Si je ne me tue pas, Moi gagnera.

Je m’ennuie et pourtant je ne m’ennuie jamais.

Tout vivre et vivre tout.
Je suppose qu’il faut savoir mourir pour pouvoir renaître.
Je n’ai plus envie et pourtant…

Posté par Llum à 15:18 - marathon du 10 mai - Commentaires [4]